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Entrez dans la danse
Une pratique d’éducation relative à l’environnement axée sur le rapport à l’espace à Beyrouth

Par Nayla Naoufal, doctorante à la Chaire de recherche du Canada en éducation relative à l’environnement de l'Université du Québec à Montréal


« Nous sommes tous des artistes, des poètes, des conteurs, des écrivains de chanson, des rêveurs… »(1). Faire appel au dessin, à la peinture, à la sculpture, au théâtre et à d’autres stratégies artistiques en éducation relative à l’environnement permet au public d’exprimer ses préoccupations et ses émotions plus facilement qu’à travers la parole et de développer imagination et créativité. En particulier, ces démarches aident à réinventer la relation des participants à l’environnement.

Architecte paysagiste, Julie Weltzien propose une pratique qui associe danse et éducation relative à l’environnement au Liban. Ouverte à tous les étudiants, elle est généralement suivie par des étudiants qui n’ont jamais dansé auparavant. Il s’agit du cours intitulé « Structures spatiales et mouvement » offert par le Département d’aménagement du paysage et de gestion des écosystèmes de l’Université Américaine de Beyrouth.
(crédit : Julie Weltzien)

S’adressant principalement à des jeunes d’origine urbaine ayant peu de contacts avec la nature, cette pratique repose sur l’idée d’interaction avec l’environnement grâce au corps et à tous les sens, et pas seulement les yeux. En vue d’établir une connexion physique et sensorielle avec le milieu naturel, le cours se déroule fréquemment en plein air, mais peut être également situé dans d’autres contextes. Après un échauffement centré sur la présence, la marche, l’ancrage dans le sol et la respiration, les participants se livrent à plusieurs exercices d’exploration chorégraphique, pensés et réalisés collectivement à partir des consignes de l’enseignante.

Entre autres, ils choisissent et prennent des positions dans l’espace, se dessinent et se photographient les uns les autres dans ces positions, avant d’identifier un élément de l’environnement ressemblant, dans ses attributs et sa forme, à cette position. Les participants identifient aussi des mots qui les interpellent et construisent, à partir de ces derniers, des phrases dansées avec un partenaire. De cette manière, explique Julie Weltzien, « les étudiants apprennent que la chorégraphie n’est pas une science exacte réservée à des danseurs, mais que tout peut être de la danse et qu’il est possible de créer l’ébauche d’une pièce chorégraphique en 10 minutes, en travaillant ensemble ». Les participants font également beaucoup d’observation des espaces publics de Beyrouth et des mouvements des Beyrouthins et cartographient leurs propres déplacements en se basant sur leurs sens. 

À titre d’exemple, ils dessinent leur trajet pour se rendre à l’université par le biais d’une carte axée sur le son ou l’odorat.  Par ailleurs, les jeunes se penchent sur des notions d’anatomie humaine et sur les concepts de gravité, de proximité, d’interaction et de distance entre les personnes. Ils explorent aussi la danse contemporaine, à travers des films, des spectacles et un atelier d’introduction donné cette année par une danseuse contemporaine et chercheure, Anne Gough.

(crédit : Julie Weltzien)

Cet aller-retour entre dessin et danse, entre observation et engagement dans l’espace, permet de rendre plus libre et fluide non seulement la pratique du dessin mais aussi le rapport au corps et au mouvement. En particulier, ce cheminement aide les étudiants à développer l’estime personnelle et la confiance entre eux, un sens de pouvoir-faire (empowerment) vis-à-vis de leurs corps, un sentiment d’appartenance à l’égard de l’environnement ainsi qu’une relation plus sensible au monde qui les entoure. En particulier, le travail au sol leur permet de sentir l’herbe et le vent sur leur peau, d’expérimenter le milieu naturel avec des sens et des parties du corps peu sollicitées habituellement de cette manière, etc.

(crédit : Julie Weltzien)

Cette année, les étudiants ont choisi comme thème central du cours l’abandon, tant de certaines parties du corps que des espaces. En effet, la ville de Beyrouth est caractérisée par de nombreux lieux abandonnés, détruits, en friche ou en transition. Ce travail a donné lieu à une performance finale pour le public, située sur le toit d’un immeuble, adaptée aux caractéristiques du lieu et accompagnée par des musiciens et une chanteuse. Pour préparer cette performance, les étudiants se sont approprié le lieu pendant un mois de répétition - à raison de deux séances par semaine - de concert avec les musiciens : ces derniers ont commencé par improviser puis peu à peu ont construit la musique en se basant sur les souhaits des danseurs. « Ce processus nous a permis non seulement d’expérimenter avec un espace, mais aussi de le rendre à la vie » nous explique une étudiante, Myriam.

Par ailleurs, cette pratique située à l’université a ceci de particulier qu’elle propose une vision alternative de l’éducation, coopérative, interdisciplinaire, libre, dialogique, émancipatrice, holistique, sensible, fondée sur l’expérience et la pédagogie de projet, en rupture avec les systèmes éducationnels en vigueur : L’enseignante y guide et catalyse les apprentissages mais ne les dirige pas; les étudiants apprennent ensemble, les uns des autres, et sont engagés activement dans la prise de décision et dans l’agir; il n’y a pas de compétition et chacun participe, concevant et dansant un solo ou un duo, tout en contribuant à des chorégraphies collectives; les talents spécifiques et complémentaires de chaque danseur-apprenant sont mis en valeur.

Peu présents aujourd’hui en éducation relative à l’environnement, le mouvement et la danse sont très utiles en vue d’instaurer ou de renforcer un rapport au monde, en particulier l’environnement, marqué par la sollicitude, par la tendresse et par un engagement des différentes dimensions des personnes. Selon Julie Weltzien, il faudrait intégrer davantage le corps dans les apprentissages : « On peut tout apprendre à travers le corps, y compris les mathématiques et la géométrie ».

(1) Traduction libre, Clover, D. E., Follen, S. et Hall, B. (2000). The nature of transformation Environmental adult education. Toronto (Ontario) : Ontario Institute for Studies in Education/University of Toronto, New Concept. P. 23.

Cet article est paru dans le Bulletin Int'ERE.net, Vol.10, n°2.



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